All, le titre du dixième album de Yann Tiersen, se traduit par « autres » en Breton, la langue parlée sur l’île d’Eusa (Ushant en anglais, Ouessant en français) où le musicien vit depuis 15 ans (à raison d’une semaine sur deux mais depuis 5 ans à temps plein) et où il enregistre depuis 1996. « J’aime la double signification du titre, cette vision holistique des choses, » explique Tiersen. « Elle dit bien ce qu’est cet album. »

Il nous parle depuis son studio tout nouvellement construit sur l’île, l’Eskal (An Eskal en breton) où la plus grande part de All a été créée en utilisant des enregistrements d’ambiances provenant du Devon, de l’aéroport désaffecté de Berlin-Tempelhof, de Californie et d’Ouessant-même. Tiersen joue de tous les instruments sur ce disque, du violon élégamment fluide de « Usal Road » au piano basique et retentissant de « Prad » (traduit par « pré »). Pour que les voix de cet album, qui prennent parfois la forme d’une tendre poésie parlée, parfois celle d’un chant survolant un chœur colossal, atteignent au sublime, il a engagé plusieurs chanteurs, dont Anna Von Hausswolff, qui chante en suédois sur « Koad », et Ólavur Jákupsson qui chante en féroïen sur « Erc’h ». « Je pense que les langues sont les clés de notre compréhension du monde, et de notre environnement naturel, » dit Tiersen. « Tout est caché dans la langue. »

Ceci est au centre de All, la langue bretonne étant intrinsèquement liée à la conception de l’album. Cette langue elle-même est plus proche du gallois et du cornique (la langue des Cornouailles) que du français ou de l’anglais. « Je pense qu’il doit y avoir 200 000 personnes qui la parlent, mais il est assez difficile de la préserver, » dit-il. « On est un peu en retard sur les Gallois... » Le féroïen, de son côté, langue qui a récemment opéré un retour en force contre le danois qui dominait auparavant dans les îles Féroé, apparaît sur l’album grâce à Jákupsson, qui a écrit des textes avec son frère Torfinurr. Tiersen a travaillé avec eux pour la première fois en 2008 aux Trans Musicales de Rennes, et ils ont passés les années suivantes en tournées, chacun jouant dans les groupes des autres. « J’ai un lien très fort avec les îles Féroé, » dit Tiersen.

La contribution particulièrement émouvante de Von Hausswolff, de son côté, reflète à la fois l’amour de Tiersen pour les Scandinaves – « ils parlent toujours quatre ou cinq langues ! » – et son affinité personnelle pour son œuvre. « J’aime vraiment ce qu’elle fait sur ses albums, j’ai parfois un penchant bizarre pour le black metal ! Il y a quelque part ce lien étrange, même si on fait des musiques complètement différentes. Je suppose que je sens un lien avec la nature –c’est vraiment important pour moi – dans ce qu’elle fait. »

C’est ce lien avec la nature qui est fondamental dans All et qui est un thème récurrent dans toute l’œuvre de Tiersen, notamment dans la bande originale d’Amélie Poulain, la musique qui a rendu le compositeur célèbre dans le monde entier, ce qui pourrait sembler surprenant pour ceux qui associent plutôt ce film à la ville, et à Paris en particulier. « Je n’ai pas écrit spécifiquement pour le film, » dit-il, soulignant que la musique a été extraite de ses trois premiers albums et avait déjà été enregistrée sans qu’il ait le film en tête. « Tous les morceaux parlaient de la nature, beaucoup parlaient d’Ouessant. »

« Quand j’étais jeune, j’étais attiré par les grandes villes, je voulais travailler à Berlin ou à Paris. J’ai fait mon troisième album [Le phare] ici, à Ouessant, et ça a été un tournant, » poursuit-il. « À l’époque, on célébrait le 100ème anniversaire du naufrage du Drummond Castle [bateau à vapeur britannique]. Le bateau a coulé à Ouessant, 242 personnes ont péri. Elles ont été enterrées ici et sur une autre petite île juste à côté, Molène. Une des personnes décédées était une très jeune fille et son image m’a hanté. Pendant que je travaillais sur mon troisième album, je pouvais sentir sa présence dans le paysage, dans les rochers. Bizarrement, ces morceaux ont été utilisés dans Amélie, alors qu’ils sont aussi loin qu’on peut l’être de ce dont parle ce film ! »

La beauté sauvage d’Ouessant continue à constituer l’inspiration principale de Tiersen. Son dernier album, EUSA, faisait usage de beaucoup d’enregistrements d’ambiance réalisés sur différents sites de l’île, et il en est de même sur All. Derrière l’ensorcelante maestria musicale, on peut souvent entendre des chants d’oiseaux de l’île. Sur « Erc’h », le chant d’oiseau a été enregistré au milieu de la nuit quand une nuée de vanneaux, que l’on voit rarement sur l’île et jamais en grand nombre, a cherché abri sur l’île pendant la première chute de neige depuis quinze ans. De manière cruciale, toutefois, sur ce disque le champ créatif de Tiersen s’étend bien au-delà de chez lui. Avant d’enregistrer cet album, il a passé du temps au Schumacher College dans le Devon, l’une des premières institutions au monde pour l’étude de l’écologie, nichée au milieu de l’une des rares forêts de séquoias d’Angleterre. « C’est l’épicentre de ce que le futur a à offrir si on choisit la bonne voie, » dit-il. « C’est comme une concentration d’espoir dans un petit espace, jeunes gens viennent de partout dans le monde des au Schumacher College pour étudier. » Tiersen a enregistré des bruits dans la forêt, et son amour pour cet endroit n’a d’égal que son adoration pour Ouessant. L’un des professeurs de

Schumacher, le Docteur Stephan Harding, a donné une conférence sur l’écologie en première partie du spectacle de 2017 de Tiersen au Royal Albert Hall de Londres.

D’autres enregistrements ont été réalisés au Tempelhof à Berlin, la seule zone urbaine enregistrée pour l’album, sur l’aéroport désaffecté où la nature a repris ses droits de façon symbolique, ainsi qu’en Californie, un endroit d’une importance toute personnelle pour le musicien. « Il y a quatre ans, j’ai été poursuivi par un puma alors que je faisais du vélo dans un coin sauvage, » se souvient-il. « C’était une histoire de vie ou de mort, ça a changé ma façon de voir le monde et mon rapport à la nature. J’ai décidé de revenir exactement au même endroit, et d’y enregistrer. Il y a une sensation et une signification particulières attachées à cet endroit. »

L’inclusion de la nature dans All n’oublie pas le primitif ; elle n’édulcore rien. Sur « Aon », qui se traduit par « peur », des cliquetis inquiétants et menaçants de percussions et des boucles éthérées de cordes et de carillons sont rejoints par les hurlements distants d’une meute de coyotes, enregistrés pendant que Tiersen était assis seul avec son fils, coincés dans le désert au-delà des limites de San Francisco. « On s’est fait cambrioler à San Francisco, j’ai perdu mon ordinateur portable, mon passeport, mon disque dur, mon visa, tout, » se souvient-il. « L’endroit qu’on louait était situé au milieu de nulle part, sans réseau téléphonique, et ma femme a dû conduire pendant des heures pour aller appeler Ouessant afin d’essayer de récupérer mon travail. J’étais seul dans cette maison au milieu du désert avec mon fils, sans aucun moyen d’appeler ma femme et de savoir si elle allait bien. Dehors, il y avait ces coyotes qui hurlaient, et j’ai été pris de ce genre de peur, une pure peur, que quelque chose de mauvais puisse arriver à ma femme, mais les coyotes sont devenus un truc rassurant. »

Même s’il se concentre sur la richesse de la nature, cet album n’est pas détaché de l’humain, et Tiersen a pris soin d’y inclure des éléments personnels. « Pell » est né d’une chanson que sa femme Emilie, qui chante également sur l’album, et lui chantaient à leur fils. « Nous voulions lui expliquer cette île, vivant dans cette super communauté avec toute cette nature. ‘Pell’ veut dire ‘loin’ et les gens pourraient dire que nous sommes déconnectés de la civilisation, mais je pense que c’est le contraire. C’est quand on est submergé par la technologie et les réseaux sociaux qu’on est déconnecté. Nous sommes loin, mais ça veut dire que nous sommes près. »
Malgré tous les paysages saisissants qui constituent une partie du nouvel album de Tiersen, c’est toujours Ouessant qui impose le plus fermement sa présence sur le disque. Pendant qu’il parle, Tiersen garde un œil inquiet sur le toit de son tout nouveau studio, l’Eskal ; il pleut fort et il est inquiet qu’une goutte puisse traverser le toit et perturber son paradis. En plus de son utilisation principale en tant que studio, à la fois privé et commercial, l’endroit comprend également une salle de spectacle de 200 places, une pièce séparée remplie de synthétiseurs modulaires entièrement réservée à la musique électronique, et une maison de quartier offrant des ateliers aux écoliers et aux habitants de l’île.

« C’est vraiment la réalisation d’un rêve. J’ai toujours voulu avoir mon propre studio ici, » s’illumine-t-il. « Je pense qu’être dans un endroit spécial quand on enregistre peut-être très important pour un groupe. Je pense que les studios comme celui-ci sont vraiment spéciaux, c’est quelque chose que nous n’avons plus trop. Je voulais avoir ce genre de dinosaure, un grand studio dans un endroit étrange. Je veux offrir du temps et de l’espace aux groupes et aux gens que j’aime, l’opportunité de prendre son temps d’une façon qui n’est vraiment plus possible pour personne, à part pour les très grands groupes. »

L’impact du studio sur All est important, en partie grâce à la présence du producteur Gareth Jones derrière sa table de mixage géante dans les dernières phases de la réalisation de l’album. « J’avais quelques prises supplémentaires à faire après la fin de l’enregistrement, et

Gareth est simplement venu m’aider. Je me demandais toujours, ‘quel intérêt d’avoir un producteur ?’ Je faisais toujours tout moi-même, mais Gareth avait un peu de distance et il est devenu très important. Il avait beaucoup d’idées, et pour la première fois, je pouvais mixer pendant un mois entier. On pouvait expérimenter, et vraiment passer du temps sur la musique et sur l’enregistrement. »

A bien des égards, l’Eskal est une manifestation physique des racines profondes et durables que Tiersen a depuis longtemps sur l’île d’Ouessant, la dernière pièce d’un projet de longue date, et All véhicule un sentiment d’émerveillement devant toutes les possibilités. « J’ai hâte de continuer à travailler ici, de collaborer et d’expérimenter, » dit-il. « Vivre sur une petite île rend ce genre de chose possible, c’est un endroit où l’on peut tout faire. On a déjà commencé à faire des ateliers avec les écoliers du coin et ils ont fait des performances. Je vais commencer ma tournée ici aussi, » dit-il dans un sourire. « L’endroit n’est même pas encore ouvert ! »